« Décidément, je m’améliore de siècle en siècle, » marmonne Amiel en ajustant sa cravate opaline et bleutée. Se mirant dans la vitrine d’un magasin sportif, il constate l’effet très contradictoire, mais fascinant, de ses vêtements d’une sublime blancheur avec son opulente chevelure noire, irisée d’éclats couleur de sodalite :
« Combien de temps encore devrai-je conserver cette crinière ténébreuse, » interroge Amiel, mâchant dubitativement cette réflexion.
En humant une bonne odeur de café, il sourit devinant incontestablement qu’elle est là comme à chaque samedi, cette âme qu’il recherche. Oui elle est là, tout près. C’est maintenant ou jamais…
Depuis deux heures, Marianne piétine, seule parmi la foule, le sol rigide des magasins à grandes surfaces. Soudain, en levant ses grands yeux fatigués, elle aperçoit son bistrot favori. L’idée de savourer un délectable café chocolaté la séduit immédiatement.
Déposant ses trois énormes paquets encombrants sur la confortable banquette rouge et blanc du populaire restaurant, elle se laisse choir tout près d’eux, comme un volumineux sac de sable. Debbie, qui sert un nouveau venu à une table voisine, aperçoit le spectacle cocasse et sourit. S’approchant de sa fidèle cliente, elle tente de la distraire de sa petite misère :
« Dure journée pour écumer les boutiques? »
Marianne acquiesce en souriant largement. Déposant son téléphone cellulaire sur la table, elle commande aussitôt, en suppliant presque, un café double chocolat avec crème fouettée et cerises marasquins. La place est bondée et les voix animées se mêlent aux éclats de rire. Difficile de déterminer la substance de chaque conversation tellement le bourdonnement se fait envahissant. Mais cette cacophonie de vocables, valsant tout autour, ne la dérange pas. Elle pense à retrouver le confort de son sofa où l’attend patiemment Mayo, son chat siamois.
« Cette place est prise? » demande une voix masculine et pausée.
Regardant un moment l’étranger debout devant elle, Marianne ressent une anormale impression, créé par cette voix surnaturelle. Le géant aux cheveux d’ébène la regarde, immuable, avec son magnifique regard bleu cobalt. Le bel inconnu s’assoit devant elle et lui lance d’un seul trait :
« Je suis Amiel, simplement, Amiel.» Pour toi, demain n’est pas écrit dans le Grand Livre Sacré… répond l’envoyé du ciel.
Estomaqué par l’hardiesse parfumée d’arrogance de l’homme insolite, Marianne ose à peine prononcer une seule parole. Pendant que le séduisant noiraud prend une gorgée de son chocolat chaud
« Comment connaissez-vous mon nom? demande fermement Marianne.
« Ce n’est pas la bonne question, ma belle âme. Ne crains rien, je suis un ange. Et je suis responsable de l’équilibre de l’univers. Mais il ne faut le dire à personne. Gardes ce secret sous ta langue » continue-t-il en se penchant vers la femme complètement désarçonnée.
Affolée, elle enfile discrètement ses souliers bleus et agrippe tout aussi subtilement les poignées de ses trois sacs qui reposent près d’elle. Avec désinvolture, masquant une panique intérieure quasi incontrôlable, elle se lève rapidement en riant nerveusement et mastiquant malhabilement quelques plates excuses. Ses explications puériles s’étouffent dans un souffle de stupeur.
Elle sent une main douce mais puissante emprisonner son bras. Amiel la regarde avec douceur mais des éclairs brillent dans ses yeux.
« Non, restes! C’est une question de vie et d’équilibre. Je ne plaisante pas. Restes avec moi…Toute résistance est maintenant futile et irraisonnable. »
A suivre dans : Lovian (Partie 3)
Lise Anne